- J’ai compris cette nuit-là que vouloir tout contrôler avec mes beaux principes sortis de l’université ne servait à rien. Face à l’impasse, accepter de ne plus tout maîtriser a laissé toute la place à la magie de l’imprévu.
- Cette intervention m’a forcé à ravaler ma posture d’« expert ». À Kangiqsualujjuaq, la solution n’est pas venue de mes compétences théoriques, mais du village lui-même — de sa jeunesse, de ses liens familiaux et d’une sacrée dose d’humilité.
- Avant ce lièvre, j’étais un jeune intervenant nerveux qui appréhendait l’inconnu. Après, je suis devenu un professionnel capable de faire confiance au processus, sachant pertinemment qu’une issue finit toujours par se présenter, même de la façon la plus absurde.
Je reçois un appel sur le cellulaire d’urgence d’une maman inquiète pour son enfant de 10 ans, qui n’est toujours pas rentré à la maison. Il est approximativement 22 heures, et je suis l’intervenant sur appel dans un village du Nunavik, dans le Grand Nord du Québec.
À cette époque, je sortais de l’université et je travaillais pour la protection de la jeunesse dans un contexte postcolonial avec le peuple inuit. La maman en question en était une que j’avais dans ma charge de cas, et avec qui le lien de confiance était encore nébuleux. Faut dire aussi que cela ne faisait que 5 mois que j’étais dans ledit village.
Je sors de mon lit, me prépare rapidement et démarre le Jeep rouge du nursing, connu par la communauté comme « le char des services sociaux ». Je fais un virage ou deux et j’aperçois le jeune enfant devant un quadruplex avec quelques personnes de tous âges. Je m’arrête, et je n’ai même pas le temps de sortir de la voiture qu’il prend la fuite entre les maisons. Il n’avait peut-être que 10 ans, mais il avait l’intuition d’un aîné avec du vécu!
Je sors tranquillement de la voiture, je m’accote sur le bord : « Qu’est-ce que je fais ici? Comment vais-je amener cet enfant chez sa mère? »
À peine quelques minutes passent quand une gang de jeunes hommes, probablement adolescents, se dirige dans ma direction. On se rappelle : il est tard le soir, je ne connais pas encore grand monde depuis mon arrivée au village, et je me prépare pour le pire.
« Cherches-tu Johnny? », me demande l’un d’entre eux en anglais.
Je ne réponds pas par l’affirmative, tentant de maintenir le secret professionnel et la confidentialité. Mais dans un petit village comme celui de Kangiqsualujjuaq, tout se sait malgré nos efforts.
Cela dit, ces jeunes partent à la recherche du jeune, et tout ce que j’ai pu leur dire, c’est d’éviter de le prendre physiquement, de lui faire peur ou de le menacer, le temps que j’arrive.
Disons une quinzaine de minutes plus tard, me voici avec le jeune Johnny, en compagnie de cinq ou six adolescents qui sont venus à ma rescousse. Je tente ma chance pour le convaincre de venir avec moi afin de retourner chez sa mère… pensez-vous qu’il m’a suivi?
Eh bien, non! Il part en marchant, comprenant que je ne le retiendrais pas physiquement. Je marche donc à ses côtés et je tente de raisonner avec lui. Je vous ai dit que c’était un petit village, non? Bien, on croise un autre jeune enfant d’une douzaine d’années, qui m’explique être l’oncle de Johnny et tente de m’aider à convaincre son neveu de retourner chez sa mère.
Malgré l’aide imprévue que je reçois cette soirée-là, le désespoir se présente doucement mais sûrement, et je ne pense qu’au fait que je vais passer la nuit debout avec ce jeune, en l’absence d’alternative…
Soudainement, une petite boule de poils, bien ronde tout de même, part à la course devant nous et disparaît entre les maisons.
Les deux jeunes avec moi poursuivent l’animal, que j’ai vite compris être un lièvre arctique. Le village étant montagneux, on se retrouve sur le ventre, à ramper vers une pente où le lièvre s’est arrêté. Un des jeunes lui lance une roche, ce qui le fait courir à nouveau, et on le perd de vue.
On se lève, je lui demande s’il est prêt à retourner chez sa mère, ce qu’il accepte. Je finis dans mon lit vers minuit, le regard absent vers le plafond, à me demander ce qui vient d’arriver.
Cette histoire, à ce jour, ne cesse de m’épater. À chaque fois que je la raconte, je peine moi-même à la croire, puisqu’elle me semble encore aujourd’hui irréelle.
Savez-vous quoi? Cet événement était le premier d’une série d’événements qui m’ont appris le lâcher-prise : ça ne vaut pas la peine de paniquer lorsqu’une situation semble sans issue, parce qu’une issue se présentera inévitablement.
**Le nom “Johnny” est fictif pour préserver la confidentialité.
